Muriel Gineste, une sociologue de l'alimentation en appui à la filière

Pourquoi avez-vous rejoint FILEG ? Quel est l'intérêt ?

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En 2016, j'ai rencontré Christophe Vogrincic, Terres Inovia, et Frédéric Germain, DRAAF, à la suite du colloque Rencontres participatives Légumineuses Grand Sud organisé à Carcassonne. Christophe avait mesuré qu’il existait des forces en Région, à la fois techniques, humaines, scientifique… Tous les ingrédients semblaient exister pour pourvoir structurer une filière régionale de légumineuses à graines. La question était : comment les fédérer autour d’un projet commun ?

Lors de cet échange, j’ai mis l’accent sur ce qui me semblait primordial : penser les marchés, les débouchés, mobiliser dans le projet les acteurs de l’aval.

Christophe a réuni un groupe de personnes avec pour ambition de créer un groupe pilote. Il a réussi à créer une vraie équipe, avec la spécificité que nous n’étions pas ni les uns ni les autres impliqués dans la chaine de valeur. Nous pouvions tous mettre au service du projet nos compétences dans une mission collective de facilitation.

Mon métier, c'est aussi la facilitation à la structuration de filière territoriale. J’ai donc intégré cet équipage, dont l’aventure s’est étalée de 2017 à 2022. Nous avons fait naître la méthodologie au fur et à mesure ; chacun a apporté sa part de compétence et son énergie.

Pourquoi un tel investissement ? Parce qu’il est primordial de développer la production de légumineuses en Occitanie. Pour des questions de santé, les humains doivent trouver un juste équilibre entre protéines animales et végétales. Mais au-delà de la santé, en mangeant les légumineuses, ils vont contribuer à développer l’autonomie protéique des élevages et des modèles agricoles plus durables et résilients, plus agroécologiques. Au départ, je mesurais l’enjeu santé. Les nutritionnistes avaient enfin retiré les légumineuses de la famille des féculents pour créer une famille nutritionnelle à part entière « riche en fibre et en protéines végétales » au sein du Plan National Nutrition Santé (PNNS). Le virage nutritionnel était amorcé, nous pouvions travailler sur le changement d’image des légumineuses auprès des consommateurs. Il est essentiel de faire comprendre aux consommateurs qu'il existe des protéines dans le végétal et qu'elles sont nécessaires à la bonne santé des individus (notamment pour lutter contre les maladies cardiovasculaires).

 

L'aventure FILEG m'a fait également prendre conscience de l'intérêt du développement des légumineuses pour la santé des élevage et l'agroécologie. En somme, une clé de voute de la santé unique ! (Humain, Animal et Terre).

Quel est votre rôle au sein de cette filière ?

Pour moi ce rôle s'est dessiné en même temps que l'évolution du projet. Tous les acteurs ont contribué à la construction de cette filière à travers leur expertise professionnelle en se mobilisant soit sur les verrous de l’amont (la production) soit les verrous de l’aval (l’acceptabilité).

 

En ce qui me concerne, je travaille tout particulièrement sur la structuration de filières territoriales de qualité en partant des attentes et des besoins des consommateurs-citoyens. Il s’agit de méthodes d’innovation par l’usage. Faire du consommateur un vrai levier de structuration de filière et un acteur à part entière de l’agroécologie.

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Il est important d’entendre les attentes, les doutes, les contraintes des consommateurs pour bâtir des filières adaptées. L’autre condition est de faire en sorte que les maillons d’une chaîne de production s’imbriquent naturellement. Pour cela, mon travail consiste à mettre en relation les acteurs de la chaine de valeur qui, même s’ils ont un but commun, n’ont pas forcément les mêmes visions, appréhensions du problème, et surtout qui ne connaissent pas les contraintes organisationnelles de chacun.

 

Prenons par exemple : des producteurs qui produisent des pois chiches et qui souhaitent les vendre à la restauration collective. C’est très contraignant et risqué pour une unité centrale de 34 000 couverts/jour de faire tremper 1,7 tonne de graines, de les égoutter et de les faire cuire. Les unités ne sont pas forcément équipées, la manutention demande beaucoup d’efforts. A terme, on parlera de pénibilité, de risque de troubles musculo-squelettiques. Il est important de comprendre les différents systèmes techniques pour arriver à les imbriquer les uns aux autres pour que la chaîne de production du champ à l’assiette soit fluide. Dans ce cas, pour lever le verrou du prétrempage et de la pré-cuisson, nous devons imaginer de créer ou associer un premier maillon de transformation local.

Mon rôle pourrait être celui d’une mécanicienne qui assemble et huile des rouages entre eux.

Quelles sont vos attentes pour le développement
de la filière Légumineuses à graines ?

J'ai un vœu pieu : que nous arrivions à stabiliser la production en amont. Il nous faut une vraie vision de ce que l'on peut produire chaque année en tenant compte des aléas. La question du stockage lors des bonnes années se pose pour maintenir les approvisionnements et stabiliser les prix.
Nous avons besoin aussi d'une prise de conscience des acteurs politiques sur la nécessité de financer la recherche variétale. Nous devons anticiper les changements climatiques.  
Ensuite, la vision stratégique du collectif FILEG doit être commune et partagée. Nous devons opérer une pédagogie informationnelle pour que chaque acteur comprenne le rôle et les contraintes de l'autre au sein de la filière et ainsi assurer une fluidité collaborative au sein de notre écosystème.  
Enfin, et c'est non négociable à mes yeux : la répartition juste de la valeur pour que tout le monde vive correctement de son travail. On pourra faire des légumineuses des pépites du patrimoine culinaire d’Occitanie.

 

Si vous deviez imaginer FILEG dans 10 ans ?

Si j'avais un rêve à formuler ce serait que dans 10 ans, je puisse croiser des gens dans la rue qui me disent que les légumineuses sont de productions identitaires incontournables de notre patrimoine régional ; parce qu'elles ont un rôle primordial à jouer dans la transition des systèmes agricoles et dans l’évolution des filières d’élevage. Nous devons en manger toutes les semaines et privilégier les productions locales. Si on arrive à ça je pense que je pourrais prendre ma retraite en me disant qu'on aura au moins contribuer à faire évoluer les façons de penser et de faire.